Conférences plénières > Conférence plénière 1Nicolas Bancel est historien, professeur ordinaire à l’Université de Lausanne (Faculté des sciences sociales et politique), chercheur au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (Lausanne/UNIL), et codirecteur du Groupe de recherche Achac. Il est spécialiste d’histoire coloniale, postcoloniale et de l’histoire du sport et du corps. Ses recherches portent notamment sur la formation et la diffusion des stéréotypes raciaux et coloniaux, les imaginaires postcoloniaux, et leurs prolongements dans les politiques publiques, médias et débats mémoriels. Il travaille également sur l’histoire des décolonisations. Il a publié ou codirigé une soixantaine d’ouvrages dont The Invention of Race (Routledge, 2015) ; Décolonisations ? Élites, jeunesse et pouvoir en Afrique occidentale française, 1945-1960 (Publications de la Sorbonne, 2022), Le postcolonialisme (Presses universitaires de France, 2022), François Mitterrand, le dernier empereur (Philippe Rey, 2025). Nicolas Bancel est commissaire de nombreuses expositions historiques, accompagnées de programmes pédagogiques et conseiller pour des documentaires historiques. Il intervient régulièrement dans les médias sur ses thèmes de recherches. Racisme, continent obscur Éléments pour une généalogie du concept de race Nous proposons dans cette conférence de nous interroger, dans une perspective foucaldienne, sur la généalogie et les premiers développements des conceptions et représentations scientifique des races. Nous postulons en effet qu’intervient en Europe, dans la seconde partie du XVIIIe siècle, une rupture épistémologique, liée à plusieurs phénomènes. Tout d’abord l’affermissement, à travers les grandes encyclopédies, de la taxonomie systématique des « choses vivantes et inanimées » à partir d’une démarche fondée sur l’apparentement, ouvrant de possibles classements des différents groupes humains. Ces classements adviennent à la fin du XVIIIe siècle, créés par des naturalistes et médecins, qui proposent, à partir de techniques de visualisation de la différences, d’établir une hiérarchisation de ces groupes en fonction de leurs spécificités somatiques. Cette opération concrétise une rupture épistémologique dans l’appréhension de la différence humaine, caractérisée par l’articulation entre mesure rationnelle des corps et attributions de caractères moraux spécifiques à ces mêmes groupes, en fonction de leur conformation physique. Nous nous attarderons sur l’analyse d’un cas concret, celui de la dissection de Saarjie Baartman, aussi appelé la Vénus hottentote, par Georges Cuvier et Henri de Blainville. Nous pourrons observer, à partir de ce cas, sa postérité comme modèle des savoirs racialistes tout au long du XIXe siècle et au-delà. Deux autres phénomènes interviennent par hypothèse dans la généalogie des conceptions scientifiques des races. Le premier est l’amélioration des élevages des animaux de rente par une sélection, pensée à partir de l’étude de plusieurs générations, des meilleurs spécimens. Ces techniques sont notamment décrites dans les premières revues vétérinaires et donnent naissance à la zootechnie, proche des premiers développements de l’anthropométrie. La question de l’hérédité est évidemment centrale dans ces travaux. Et cette question ne peut être détachée de l’importance des généalogies de la noblesse européenne au XVIIIe siècle, qui ont implémentées l’hérédité comme principe de différenciation d’avec les non-nobles. C’est bien le croisement entre approche essentialiste des races et héréditarisme qui caractérise alors l’appréhension des races. Tout au long du XIXe siècle, sur les bases établies au XVIIIe siècle, les travaux sur les races vont se poursuivre en Europe, aux États-Unis puis au Japon, alimentant les imaginaires collectifs comme les discours publics sur la projection coloniale ou le maintien des inégalités socio-raciales en Occident et au Japon. Nous posons l’hypothèse que ces représentations sont fondamentales pour comprendre les mutations contemporaines du racisme en différentialisme culturel. Comme semble le démontrer les propos véhiculés après l’élection du maire de Saint Denis en mars 2026, le racisme biologique constitue possiblement la base des différentes formes contemporaines de racismes. |
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